Les logiciels commerciaux sont en général défectueux par conception

Remarquons pour commencer que l'interdiction et l'impossibilité de copier un logiciel ne sont que des artifices de juriste[1] ou d'informaticien. Les logiciels ne sont que des fichiers et peuvent donc être copiés à l'infini naturellement, sans supercherie; ils devraient donc pouvoir être utilisés en totale liberté dès l'instant qu'ils sont diffusés ne serait-ce qu'une seule fois. Cependant le modèle économique de l'écrasante majorité des logiciels commerciaux consiste à faire payer l'utilisation du logiciel bien souvent à l'unité. Comme ce modèle est incompatible avec la nature numérique du logiciel, il faut interdire la duplication du logiciel en introduisant dedans des fonctionnalités dont le but est qu'il puisse ne plus fonctionner ou seulement dans un mode dégradé !

Ainsi de la même manière que l'arrivée des DRM pour empêcher la copie des œuvres audio-visuelles avait déclenché un mouvement de refus derrière le slogan « défectueux par conception »[2], on peut dire que la plupart des logiciels actuels sont défectueux par conception puisqu'ils vous empêchent de les dupliquer à l'infini alors que c'est ancré au plus profond de leur nature numérique. Osons alors pousser plus loin le parallèle entre les œuvres audio-visuelles et les logiciels, puis généralisons à toute création de l'esprit.

Audio-visuel et logiciel, même combat

Tout d'abord le point commun le plus évident entre les deux est que l'un comme l'autre sont des créations de l'esprit dont une version est enregistrée sur un support analogique (disque vinyle, film, cassette, etc.) ou sur un support numérique (CD, DVD, disque dur, bande, etc.). Du coup l'un comme l'autre répondent légalement du droit d'auteur. La conséquence est que l'auteur ou l'entité ayant reçu les droits de diffusion de la part de l'auteur a la possibilité de définir précisément ce que les utilisateurs ont le droit de faire ou non avec chaque copie de l'œuvre. En aucune manière l'œuvre n'appartient à leurs utilisateurs - puisqu'elle est immatérielle, ils ne peuvent qu'utiliser une copie dans les conditions spécifiées par le contrat de licence. Toute utilisation non autorisée est par ailleurs assimilée à de la contrefaçon par la législation française[3], et tout ce qui n'est pas explicitement autorisé est interdit.

La grosse différence cependant est que les logiciels n'ont toujours existé que sous forme numérique par essence alors que les œuvres audio-visuelles n'ont longtemps existé que sous des formes analogiques plus complexes à dupliquer et à produire à l'identique, au moins au début. Du coup l'industrie audio-visuelle s'est bâtie sur le coût de distribution des copies étant entendu que la part revenant aux éditeurs et aux auteurs n'était vraisemblablement pas significative au départ dans le prix du support[4]. Au contraire lorsqu'on regarde le prix d'un logiciel, même à 100 € la licence[5], la part du support de diffusion dans le prix est évidemment totalement dérisoire, et ce quasiment depuis le début vraisemblablement. Malgré tout les logiciels commerciaux se sont en grande majorité fondés sur un modèle similaire à celui de l'industrie audio-visuelle : payer chaque copie distribuée, sans baisse de prix une fois les frais de développement couverts…

L'audio-visuel copia le logiciel avec les DRM

Vint un jour où l'industrie audio-visuelle migra ses productions sur support numérique. Au début copier ces supports était impossible mais l'évolution rapide de la technologie a permis de diffuser massivement d'abord les graveurs de CD/DVD, puis l'Internet à haut débit. Comme il devenait extrêmement simple de copier et diffuser à très grande échelle des œuvres audio-visuelles, la seule parade qu'a trouvé son industrie a été de copier le monde du logiciel : c'est l'avènement des DRM.

Les DRM sont simplement la transposition des systèmes de verrouillage des logiciels à des œuvres non informatiques bien que distribuées sous forme numérique. De même que la location de logiciels existe depuis longtemps via les licences à temps limité, des musiques ou des films périssables devenaient possibles pour faire de la location. De même que les licences OEM interdisent de déplacer un logiciel sur une autre machine, des musiques ne fonctionnant que sur certains matériels le devenaient également…

Sauf que l'industrie audio-visuelle n'avait pas prévu que ses clients n'apprécient pas les restrictions soudainement apportées par les DRM, en plus des diverses mésaventures vécues par certains d'entre eux. Après tout il acceptent tous docilement les clauses insupportables des contrats de licence de leurs logiciels et les problèmes à répétition que posent certains d'entre eux, alors pourquoi pas pour la musique ? Parce que ce n'était pas dans leurs habitudes et c'est là la principale différence entre ces deux types de conception intellectuelle commercialisée. Les utilisateurs de logiciels les ont généralement toujours connus sous cette forme d'utilisation très restrictive et peu fiable.

L'avenir du numérique est dans le gratuit

L'autre bouleversement c'est Internet : on y consomme des œuvres de l'esprit tout de suite et bien souvent gratuitement, que ce soit en lisant les news, en regardant une vidéo sur YouTube, en consultant ses mails, en cherchant sur Google, en apprenant sur Wikipedia ou en affichant sa route sur une carte. Les connaissances, les informations, les œuvres sont là en quantités énormes et il n'y a qu'à se baisser pour en profiter ! De même que l'imprimerie a accéléré la diffusion du savoir, Internet accélère et généralise la diffusion du savoir et de la culture. Comme l'explique le proverbe chinois, cette diffusion sera des plus enrichissantes pour l'Humanité; d'autant plus si elle n'est pas marchande. Or il se trouve que l'on paye déjà l'accès à ce savoir et à cette culture via l'abonnement Internet, cela remplace le coût de la copie et de la distribution de l'ère des biens matériels[6].

Ainsi pour la musique, il est évident que l'ancien modèle économique des majors n'est plus viable. Avec un budget réduit de 10 000 €, n'importe quel bon musicien peut s'auto-produire chez lui et s'auto-diffuser sur Internet à 30 € par mois. On n'a plus besoin des majors. Au mieux il diffusera sa musique gratuitement, au pire il demandera une bouchée de pain[7]. De la même manière avec un budget réduit de 1 000 €, n'importe quel bon développeur peut écrire du logiciel chez lui et le diffuser sur Internet : on n'a plus besoin des éditeurs de logiciels tels qu'on les connaît.

Il est donc dans la logique des choses que les utilisateurs de logiciels finissent par se rendre compte des artifices liés au fait qu'on leur a imposé un modèle économique sans rapport avec la vraie nature de l'œuvre. Le logiciel gratuit est déjà très développé et se développera toujours plus. Cette remarque est valable pour toute création intellectuelle actuellement distribuée sur des supports matériels : musiques, films, photos, livres, journaux, magazines, jeux vidéos, etc. Dans un proche avenir ceux qui persisteront à vouloir vendre leurs créations intellectuelles auront de plus en plus de mal à en justifier le prix, c'est aussi l'avis du prix Nobel d'économie P. Krugman qui est favorable au téléchargement gratuit. Pourquoi ? Parce que chacun d'entre nous est un créateur potentiel de contenu sur Internet et que seule une infime proportion pourra devenir célèbre[8] : nous n'avons pas d'autre choix que de publier gratuitement !

NB: Le problème de fond est qu'une œuvre intellectuelle, en étant immatérielle, ne peut être la propriété d'une seule personne dès l'instant que celle-ci l'a laissée sortir de son esprit. Du coup on ne peut faire payer que son support de diffusion, et c'est ça qui coince à l'heure Internet. C'est ce que nous explique de manière plus détaillée le Mythe #6 de Stephanie Booth sur son blog.

Qu'est-ce qu'un logiciel libre ?

Mais ceci nous éloigne quelque peu du sujet de départ : le logiciel libre. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette catégorie de logiciel, on peut dire pour résumer qu'il s'agit de logiciels qui donnent tous les droits à leurs utilisateurs : ils peuvent utiliser, copier, diffuser, analyser et modifier ce type de logiciel comme ils le veulent. Une explication plus détaillée se trouve dans le billet Logiciel ouvert, logiciel fermé pour les nuls™ sur ce blog. Une des conséquences est que les logiciels libres sont en très grande majorité gratuits; ils se téléchargent bien évidemment sur Internet. Il ne faut pour autant pas les confondre avec les gratuiciels et partagiciels (freeware et shareware en anglais) qui n'adoptent pas une philosophie autant au service de l'utilisateur, c'est même souvent un leurre au même titre que les logiciels craqués[9].

Pourquoi les logiciels devraient tous devenir libres

Maintenant que le grand public sait qu'il n'y a plus de raison de faire payer les logiciels à la copie, ceci n'explique pas pourquoi les logiciels en deviendraient pour autant tous libres. Après tout certains éditeurs pourraient vouloir garder le contrôle de leur logiciel, notamment dans le but caché de garder le contrôle de vos données et donc de rendre leurs utilisateurs captifs[10]. C'est d'ailleurs très certainement une des raisons de l'engouement marqué de certains depuis quelques temps pour proposer des services web évolués (suite bureautique en ligne, retouche de photos en ligne, bureau complet en ligne, etc.) puisque ces services s'accaparent bien souvent vos propres données. Le logiciel libre semble donc peu intéressant au premier abord pour un éditeur.

Sauf que le logiciel libre permet de diminuer énormément les coûts de développement[11]. Or si on ne fait plus payer les logiciels, il faut bien évidemment réduire au strict minimum l'effort de développement et réutiliser le plus possible le travail des autres : le logiciel libre devient incontournable. Il n'y a qu'à voir comment Google fonctionne : justement avec beaucoup de logiciel libre.

Ainsi le logiciel libre apparaît comme l'optimum en terme d'adéquation à l'ère Internet. Son ou plutôt ses modèles économiques n'ont pas encore convaincu tout le monde mais ils sont dans la droite ligne de l'article du prix Nobel d'économie P. Krugman : on ne paye plus pour la copie mais pour ce qui est autour (service, installation, support, modification, etc.). À l'épineuse question qu'on doit se poser « mais qui va payer le logiciel libre ? », la réponse est « ceux qui en ont le plus besoin » ! Ceux-là n'hésiteront pas à employer des personnes pour intervenir sur les projets libres qui les intéressent (à nouveau comme Google) ou à collaborer avec des sociétés spécialisées[12], l'idée étant de coopérer avec d'autres pour réduire le coût de développement. Mais cela pourra aussi être un groupe de développeurs souhaitant développer sur leur temps libre un nouvel outil dont ils ont besoin.

Et par extension…

…les œuvres de l'esprit seront très majoritairement libres. Simplement parce que tous ceux qui ont un minimum de savoir-faire intellectuel ou artistique et qui ne sont pas encore connus et reconnus auront tendance à publier leurs travaux sur Internet en libre accès, donc gratuitement. À 6 milliards d'individus, on ne peut pas tous être connus et reconnus[13] ! Éventuellement ils vous demanderont gentiment de faire un petit don ou vous proposerons stylos, T-shirt ou stickers. Mais s'ils ont une autre activité rémunérée, ils ne vous demanderont peut-être rien d'autre que du bouche à oreille.

Cette généralisation à toute œuvre de l'esprit, la journaliste et entrepeneur Esther Dyson l'avait déjà comprise dès 1994 (toujours selon P. Krugman), aux prémices d'Internet - du moins pour la France. Le philosophe Bernard Stiegler tient des propos dans le même sens lors de son entretien avec Télérama. À part la résistance plus ou moins acharnée d'industries attachées à leur modèle économique ancien mais parfois très lucratif, comment résister à une telle évolution qui transporte l'Humanité dans un nouvel ordre, celui du partage total des savoirs, des savoir-faire, de la culture et des idées ? Et l'expérience Wikipedia en a largement démontré la faisabilité à l'ère Internet. Or on sait que c'est en partageant que différentes civilisations ont su avancer à un moment certaines plus vite que d'autres, cette évolution paraît donc inéluctable.

Ah oui, le mot de la fin : j'ai une autre activité rémunérée, je ne vends pas de T-shirt et je ne fais pas payer mes articles, alors faites du bouche à oreille ! ;-)

Notes

[1] les contrats de licence d'utilisation interdisent souvent de copier le logiciel bien que ce soit d'une facilité déconcertante

[2] la campagne anglophone à l'origine scandait « defective by design » pour expliquer que le but était d'empêcher les CD et DVD de fonctionner comme avant

[3] voir les Articles L 335-1 à L 335-12 du code de la propriété intellectuelle

[4] de nos jours cependant il bien évident que le coût du support est largement négligeable, cf. Prix des CD : où va votre argent ?

[5] certains logiciels professionnels dépassent allègrement les 10 000 € la licence

[6] voilà un raisonnement qui justifie la licence globale au passage ;-), bien que je n'y sois pas favorable au départ

[7] rappelons à ce propos que la part de l'artiste sur un CD est plutôt de 5 à 10% seulement

[8] Remarquons ici que célébrité rime forcément avec rareté, d'abord parce qu'il faut faire croire en un don de la nature, et ensuite parce que notre mémoire ne pourrait pas se souvenir d'un trop grand nombre de célébrités ;-)

[9] les freeware sont en particulier notoirement connus pour véhiculer fréquemment des logiciels malveillants type virus, vers, cheval de Troie, logiciel espion, etc.

[10] c'est mieux pour attirer la publicité par exemple, et donc les revenus

[11] par le partage du code source qui est lui aussi libre d'accès, lire sur ce sujet La valeur des logiciels open source estimée à 400 milliards de dollars sur www.silicon.fr, la fin de l'article évalue à 22 milliards de dollars le gâchi lié au fait de ne pas réutiliser le travail des autres dans le logiciel traditionnel

[12] les fameuses SSLL, société de services en logiciels libres

[13] et en corollaire : le « star-system », avec Internet, c'est très probablement fini